Tout quitter, la nouvelle injonction du cool ?

 

Je repars demain sur ma petite île paradisiaque, et cette perspective m’a inspirée l’écriture d’un nouvel article autour d’une réflexion que je mène depuis un certain temps déjà, et qui concerne cette nouvelle injonction à « tout quitter » pour monter sa boîte ou partir bosser à l’autre bout du monde, qui sous-tend que ce serait la nouvelle condition sine qua non pour réussir sa vie.

Alors peut-être que j’ai cette impression parce que les algorithmes Google / Facebook / Instagram ont compris que j’étais la cible idéale, mais je vois de plus en plus d’articles, de bouquins, de mantras passer sur mes feeds d’actualité autour de cette décision de « tout plaquer » et « démissionner », qui promet un avenir radieux à celui qui aura assez de courage pour la prendre.

Et au-delà du CDI, c’est tout un mode de vie qui est pointé du doigt, comme si on avait d’un côté les gens « chiants » du clan « CDI-mariage-bébé-labrador », et les gens « cool » du clan « Freelance-liberté-voyage-cocotiers ». Sortir du schéma « classique » serait le nouveau truc à faire sinon tu as raté ta vie. La nouvelle Rolex, quoi.

HUM HUM.   

Alors laissez-moi vous expliquer – du haut de ma petite année d’expérience de l’entrepreneuriat et du digital nomadisme – que « tout quitter », contrairement à ce que cela évoque dans l’inconscient collectif, ne signifie pas rejoindre un état paradisiaque d’ataraxie et d’hédonisme total. Et surtout, c’est quand même loin de convenir à tout le monde.

Alors d’où ça vient, ce mythe infernal ?

Mon analyse, c’est que la société change, le monde du travail se transforme et les aspirations des individus évoluent. Ces transformations sont un peu comme un Mai 68 du salariat, et à mon avis, nous sommes actuellement dans les balbutiements d’une révolution du monde du travail dont on ne soupçonne même pas les tenants et aboutissants.

Parce qu’en vrai, souvent, ton boulot tu l’aimes bien.

Le vrai problème aujourd’hui quand tu bosses, c’est surtout :

Rendre des comptes, devoir faire du présentiel, tourner en rond dans un microcosme qui fonctionne par castes, assister à des réunions chronophages pas toujours utiles, qu’on te regarde de travers si tu as le malheur d’avoir un enfant malade ou un rendez-vous chez le médecin, dépendre d’un management pas toujours très simple ou très sain, avoir trop de strates de validation, être cantonné à des tâches bien précises parfois un peu limitantes, d’aller « comme un lundi » et te dire que ça va être comme ça pendant 40 ans.

Bon, je sais, je caricature, mais avouez qu’on est un peu dans le vrai.

Et dans ces conditions, c’est un peu facile de se dire qu’on serait quand même 1000 fois mieux à ouvrir un bar à noix de coco sur une plage à Bali.

Sauf qu’évidemment que non.

Parce qu’on n’est pas tous faits pour la même chose.

La réponse, c’est donc qu’il y a dans les entreprises aujourd’hui – et notamment parmi les nouvelles générations – une part importante de salariés un peu frustrés, qui a soif d’un peu plus de liberté, de réalisation de soi et d’équilibre entre sa vie personnelle et sa vie professionnelle. Mais qui ne sait pas tellement où se positionner ni comment faire évoluer sa situation. Et qui, face à des situations « extrêmes » de changement, réagit forcément de façon épidermique.

Je le ressens de plein fouet car l’évocation de mon parcours ne laisse personne indifférent. Les réactions sont toujours les mêmes. Un mélange de surprise, d’admiration et d’envie au premier abord… et puis comme un effet miroir en boomerang, une réaction, pratiquement toujours la même « wahou ça doit être vraiment génial, mais moi je n’aurais jamais eu le courage de tout quitter et de partir seule comme tu l’as fait ».

Tout simplement parce que c’est extrême et que ça ne correspond pas à tout le monde.

Et que oui, dans l’absolu, ça paraît « trop cool » de vivre dans un lieu de vacances.
Et que dans l’inconscient on fait très vite le lien : démission – Bali – bonheur.

Mais laissez-moi vous (r)assurer que les problèmes sont les mêmes sous les cocotiers :

Tu ris, tu pleures, tu payes des taxes, tu as des galères administratives, tu as parfois du mal à dormir, tu as aussi des problèmes de couple, ou des deadlines et des réunions (même si elles se passent sur Slack, Trello, Skype ou Outlook) et tu te demandes toi aussi, parfois, ce que tu fous là. Sans parler des tremblements de terre, de la saison des pluies et des serpents (mais ça, c’est une autre histoire).

Alors, finalement, c’est quoi le nouveau « cool » ?

En vérité, c’est juste d’ouvrir les yeux, de réaliser qu’on n’a qu’une vie, et d’être OK avec ce qu’on est, ce qu’on fait et où on le fait.

La mode du « tout quitter » a quand même cela de bien, c’est qu’elle nous confronte tous à l’état de notre vie à l’instant T. Elle nous montre que d’autres options sont possibles et implique qu’on se pose la question : « est-ce que je suis OK là où je suis, ou est-ce que cette option me correspondrait mieux ? Est-ce que je fais ça pour moi ou pour les autres ? Est-ce que mes motivations sont sociales, sociétales ou fais-je cela pour moi ? ».

En attendant que l’entreprise ne se transforme, nous avons au moins ce libre-arbitre là. Car c’est aussi sous notre impulsion que le monde du travail va changer : nous avons la responsabilité de dire que les choses ne nous conviennent pas, ce qu’elles sont et quelles sont nos aspirations, propositions, alternatives. 

Et c’est quand on regarde les choses en face, qu’on les exprime et qu’on se positionne qu’une seconde vie commence, celle d’un choix assumé et heureux.

« La seconde vie est celle qui s’ouvre quand j’ai commencé à poser ma mort comme échéance » (oui je sais, c’est très joyeux !). Cette phrase vient d’un bouquin de philosophie passionnant que j’ai lu récemment et qui s’appelle « La seconde vie », de François Jullien. Autant vous dire que le titre m’a attiré comme un aimant et que je l’ai dévoré. En fait, il est venu complètement théoriser le processus qui a mené à ma décision de changer de vie.

En voici les extraits qui m’ont vraiment parlés :

« En entrant dans la vie, nous choisissions pour une large part en aveugles. Nous ne savions pas ce que nous choisissions, mais surtout, nous ne savions pas que nous choisissions. Ce primaire de la vie était dissimulé sous les enseignements de la morale et de l’éducation. L’avènement d’une seconde vie est de cet ordre : un fléchissement s’opère qui nous dévie peu à peu de ce qui appartenait rétrospectivement à une première vie. On se hisse peu à peu hors des conditions imparties. C’est de là qu’une initiative commence de se dégager. Qu’une liberté peut effectivement apparaître. »

Et il évoqué alors les implications mêmes de cette prise de conscience :

« On ne peut remettre en jeu sa vie comme un dé qu’on relance. C’est pourquoi on doit s’investir tout entier dans l’instant présent. On ne peut pas différer de vivre, en ne faisant toujours que s’y préparer, renvoyer à demain, sans jamais vivre. »

Alors rester ou partir, être salarié ou freelance, acheter un appart ou vivre dans un avion, monter les échelons ou monter une boîte, se marier ou vivre des amours plurielles, avoir des enfants ou décider qu’on préfère les grasse-mat, adopter un labrador ou un iguane, acheter un Scénic ou prendre des tuk-tuks… il n’y a pas une option plus cool que l’autre. Il y a ce qui vous rend heureux, vous.

Et ce n’est pas une photo de MacBook prise au bord d’une piscine qui doit vous faire douter de ça.

11 Comments

  1. Enora octobre 25, 2018

    Wow article très intéressant merci Le plus dur à savoir après c’est pour quelle vie on est fait.. Après je pense que le temps joue aussi, ce qu’o’ aime quand on a 23 ans n’est peut être pas ce que l’on souhaitera dans 30 ans !

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    • Margaux octobre 26, 2018

      Coucou Enora, oui clairement on n’a pas les mêmes envies à chaque âge. Pour autant, plus le temps passe plus j’ai cette impression de savoir qui je suis et de faire des choix en pleine conscience. Je ne sais pas où je serai dans 5 ans mais il est clair que les choix que je fais actuellement auront une forte incidence et je suis certaine qu’il y a des choses dont je serai toujours en quête comme la liberté, la simplicité et l’intensité, sur un peu tous les volets de ma vie. Après ça peut clairement prendre des formes différentes en fonction des étapes !

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  2. Knit Spirit octobre 26, 2018

    Merci pour cet article qui remet les choses en perspective et les points sur les i. Depuis que j’ai fait ma formation de prof de yoga, beaucoup de gens me demandent pourquoi je ne quitte pas tout pour faire ça à plein temps et comme tu le dis si bien dans ton article : juste parce que ça ne me conviendrait pas ^^ Chacun doit faire en fonction de ses envies / capacités !

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    • Margaux octobre 26, 2018

      Merci pour ton avis Gaëlle ! Oui c’est ça. Comme disait quelqu’un dans les commentaires du post sur IG, beaucoup de gens se font un peu appâter par le miroir aux alouettes et finissent déçus parce qu’ils n’étaient pas faits pour ça / n’avaient pas pris la mesure de la réalité du truc. Il faut faire la part des choses et c’est toujours très difficile quand le référentiel c’est les réseaux sociaux et une réalité souvent pas si fidèle que ça à la réalité. J’imagine qu’être prof de yoga c’est aussi un peu ça… j’ai pas mal de retours sur le marché qui devient très saturé et où il est aussi très difficile de se faire une place et gagner sa vie. Mais oui l’important au final c’est d’être aligné =)

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  3. sophie octobre 27, 2018

    hyper intéressant ! je fais partie de ces gens qui ont balancé 20 ans de salariat pour passer à leur compte. bon j’ai fait plus soft que toi, je suis restée en métropole avec mon mari, mes enfants et ma maison.
    c’est déjà bien assez déstabilisant pour moi de changer de vie pro !!
    et justement, comme je suis devenue coach, j’aide les autres à faire le point, et changer de job en fonction de ce qui leur convient. Et c’est pas toujours facile tant les croyances et les projections des autres sont présentes !
    c’est drôle car cette semaine j’ai justement écrit un article sur mon blog qui parle de la reconversion, comme n’étant pas forcement la solution pour tout le monde…

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    • Margaux octobre 27, 2018

      Oh Sophie merci pour ton commentaire et pour la découverte de ton travail de coach par la même occasion ! Je viens de parcourir ton site et tes articles qui résonnent vraiment, j’ai parfois même l’impression que c’est moi qui parle, incroyable. Ce qui est fou c’est que j’ai pris la décision aujourd’hui de prolonger mon blog avec des sessions de coaching pour les personnes attirées par le mode de vie nomade pour les accompagner dans leur choix (le hasard fait parfois bien les choses). Ton article sur la reconversion est très vrai et fait effectivement écho avec ce que j’ai écris. Si tu passes par Paris dans les prochains jours ça me ferait très plaisir que l’on prenne un café. En tous cas, bonne continuation avec ton travail de qualité qui respire la bienveillance et qui doit aider beaucoup de personnes à avancer. Bonne soirée à toi !

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      • sophie octobre 30, 2018

        a mon tour de te remercier pour ta réponse qui a vraiment éclairé ma journée et qui me fait dire que je vais persévérer dans cette voie ! je ne suis pas sur Paris, mais un café virtuel par skype, ça peut se tenter ! ;-)

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        • Margaux octobre 30, 2018

          Génial ça me paraît super aussi =) Mon pseudo Skype c’est roux.margaux_1 – je suis assez dispo cette semaine donc n’hésite pas !

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          • sophie octobre 31, 2018

            ok !! bon cette semaine je suis censée être en vacances et j’a ile mari et les enfants à la maison ,ça risque d’être un peu compliqué d’organiser un skype.. est ce que tu es encore dispo la semaine prochaine ?


  4. Daïnah octobre 30, 2018

    Super article! Je reviens tout juste d’un tour du monde de 18 mois et honnêtement, je suis ravie de me dire que je vais reprendre une certaine routine en France car c’est ce qui me convient. Mon tour du monde a été fou, je suis super heureuse de l’avoir fait et j’ai eu le temps de me questionner sur ce que je voulais. C’est toujours difficile de l’expliquer car les gens ne comprennent pas comment je peux avoir envie de me replonger dans un quotidien qui semble « morne » mais ça fait aussi partie d’une stabilité et d’un équilibre. Du moins, pour le moment :)

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    • Margaux octobre 30, 2018

      Merci Daïnah ! Ecoute je te comprends totalement, j’étais trop contente moi aussi de retrouver une stabilité, un lit, un appartement et un job après mon tour du monde de 8 mois, et c’est vrai que les gens ne comprenaient pas. En revanche, la stabilité que j’ai retrouvée ne m’a pas épanouie sur le long terme et au bout de quelques temps, les envies d’ailleurs sont revenues pour chambouler toute ma vie. J’ai trouvé une autre forme de stabilité, entre Paris et Bali et je suis parfaitement alignée et heureuse maintenant. J’espère que tu trouveras vite la tienne, bon atterrissage ♡

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